Projets rébarbatifs, stress permanent, mauvaise ambiance ou encore locaux peu agréables : nous nous cherchons parfois des excuses pour justifier notre réticence à reprendre le chemin du travail. Si la souffrance au travail est malheureusement une réalité pour certains, une petite musique commence à se faire entendre de plus en plus fort : celle des chantres du bonheur au travail, qui rivalisent d’optimisme même lorsque le réveil sonne le jour de la reprise.

De l’utopie à l’enjeu économique

Nous avons tous en tête l’étymologie du mot « travail », tiré du latin trepalium renvoyant à un instrument de torture. Pourtant, certains salariés refusent toute fatalité et choisissent de donner du sens à leur travail. Un besoin de plus en plus prégnant dans une société de services où bon nombre de tâches peuvent paraître abstraites voire déconnectées du réel.

65% des salariés se déclarent heureux au travail d’après HappyIndex/AtWork 2018. La qualité de vie au travail dépasse le stade de l’utopie lorsqu’elle devient un enjeu économique pour l’entreprise. Augmentation des ventes, gains de productivité, réduction de l’absentéisme et des arrêts du travail, fidélisation des salariés : l’engagement des salariés constitue parfois un levier de performance bien plus efficace que les bonus, augmentations et autres dividendes. Un fonds d’actions européennes a même vu le jour, composé à 100% de groupes ayant investi dans le capital humain.

Le bien-être des salariés comme politique d’entreprise

Comment passer de l’incantation au concret ? Le bonheur au travail ne se limite pas à la mise à disposition de salles de sport, l’amélioration de la restauration d’entreprise ou encore l’attribution de divers privilèges pouvant faire songer au paternalisme. D’ailleurs, ces avantages peuvent avoir un effet délétère en incitant les salariés à rester plus longtemps sur leur lieu de travail ou entretenant un lien de dépendance avec l’entreprise.

Le bonheur au travail passe bien plutôt par une nouvelle organisation du travail et la priorité donnée au collectif et au collaboratif. Suppression des contrôles, fin des échelons intermédiaires, partage de l’information sur la santé de l’entreprise, pratiques égalitaires : la première étape consiste à rechercher des alternatives à la hiérarchie classique.

La priorité est ensuite de favoriser la flexibilité au travail par tous les moyens (télétravail, horaires flexibles, remplacement des heures de travail par des objectifs) en veillant toutefois à ne pas faire du travail un élément omniprésent de la vie quotidienne.

Enfin, le bonheur au travail est synonyme d’une meilleure reconnaissance et d’une plus grande autonomie des salariés. C’est ce que résume Celica Thellier d’Auzers, directrice de l’étude HappyIndex/AtWork, au magazine Les Echos Start : « Pour qu’une entreprise tourne à plein régime, il faut responsabiliser les salariés et les nourrir de retours d’information réguliers et utiles sur leur travail. Une simple tape dans le dos ne suffit pas – le feedback est essentiel. »

Bonheur au travail : une nécessité, pas une injonction

Une telle politique n’a de sens que si elle ne conduit pas à l’injonction au bonheur. L’entreprise doit à tout prix éviter de pratiquer le happy washing, qui est au bonheur au travail ce que le greenwashing est à la protection environnementale.* D’ailleurs, si le fait de se sentir bien au bureau renforce le sentiment d’appartenance, les salariés se détachent tout aussi rapidement de l’entreprise lorsqu’ils ont l’impression de se faire instrumentaliser. La récupération à des fins de communication est donc à proscrire.

Au contraire, les salariés doivent se sentir pleinement acteurs de l’entreprise et participer à la prise de décision. Pour la sociologue Dominique Méda, il est essentiel de « parler d’une question […] qui explique la réussite des pays nordiques, qui est la démocratie dans l’entreprise. C’est-à-dire le partage du pouvoir dans l’entreprise, la participation des représentants des salariés aux grandes décisions aux conseils d’administration et aux conseils de surveillance ». Bien loin de la simple opération de communication ou des tendances du moment, le bonheur au travail consiste d’abord et avant tout à donner sa place à chacun dans l’entreprise.

*Parfois traduit en français par « écoblanchiment », le greenwashing se définit comme un ensemble de pratiques visant à présenter l’entreprise comme écologiquement vertueuse, alors que les fondamentaux de son activité ne le sont pas. De façon symétrique, le néologisme happy washing peut tendre à présenter une entreprise comme un lieu où il fait bon travailler, alors que ce n’est pas le cas. Les deux expressions sont dérivées de brainwashing (lavage de cerveau).